Sunday, 7 June 2015

Dans le Sud-Ouest du Burkina, les paysans se mobilisent pour récupérer des terres dégradées

 

5314 hectares de terres récupérées au cours de la campagne 2014. Le résultat d’un projet d’adaptation aux changements climatiques, mis en œuvre dans la région du Sud-Ouest du Burkina par la coopération allemande, à travers le programme développement de l’agriculture (PDA).

La région du Sud ouest du Burkina. On estime à 16,533 km2, la superficie totale de cette partie du Burkina Faso, une superficie partagée par 620 767 habitants, indique le recensement générale de la population effectuée en 2006. Selon les projections basées sur un taux de croissance de 2.5%, la région compte 795 549 en 2015. La majorité de la population est rurale, (89), et l’agriculture dans cette partie du Burkina est la principale source de revenu pour les populations.

Ici se met en œuvre un projet d’adaptation aux changements climatiques et qui mobilise les paysans pour la récupération de terres de plus en plus dégradées. L’impact des changements climatiques dans la région est perceptible par les agriculteurs qui manquent de plus en plus de terres cultivables. La prise de conscience des effets des changements climatiques est facilitée par les actions de sensibilisation et de renforcement des capacités, mises en œuvre par l’équipe du projet EKF.

« Nous utilisons beaucoup l’approche du théâtre-forum pour amener les populations à connaître et comprendre le changement climatique ainsi que leurs responsabilité » explique M. Cissé, ingénieur de Conception en vulgarisation agricole et chargé du volet renforcement des capacités pour le projet. Par la même approches, les populations sont formées aussi aux bonnes pratiques d’adaptation aux changements climatiques. 5000 personnes ont déjà été touchées en terme de connaissance sur les changements climatiques, selon M. Cissé.


Des femmes d’un village dans le Sud-Ouest, en travaux de construction d’un cordon pierreux. © Cissé.
Dans un village dans le Sud-Ouest, des femmes en pleine construction d’un cordon pierreux. © Cissé.

Une technique pas si nouvelle

Le projet est né du constat que l’état de dégradation des terres, est très avancé dans la région du Sud-Ouest. Les chiffres de l’état de l’environnement du Burkina Faso en son temps, font état d’environ 200 mille hectares de terres qui se dégradent en moyenne par an dans cette région où la population, en majorité rurale, vit essentiellement de l’agriculture. Cette population connaît aussi une forte croissance démographique, avec un taux d’accroissement naturel d’au moins 2,5%, selon les chiffres du recensement de 2006. « La population s’accroit, les superficies n’augmentent pas. Au contraire, les terres se dégradent et les superficies exploitables se raréfient», rappelle M. Cissé. Tout le problème de la dégradation des terres se trouve dans cette réalité. Dans cette partie du Burkina, pourtant pas des moins nantie en pluviométrie, le couvert végétal se dégrade beaucoup. « La prospection a permis de noter que ces 15 dernières années, 60% de la couverture végétale est perdue au sud ouest », en raison notamment de l’orpaillage et de l’exploitation du bois de chauffe pour la préparation de la bière de mil, explique Jean-Michel Kuela, expert Maitrise d’ouvrage et Changement climatique, ingénieur du développement rural, chargé également du volet renforcement de capacité.

Pour les animateurs du projet, choisir d’agir dans la récupération des terres relève non seulement d’une urgence, mais aussi d’une anticipation. Anticipation parce qu’à travers la dégradation des terres, ce sont des moyens de subsistance qui sont perdus et ce sont même les possibilités d’existence qui sont menacées. « Il faut travailler à inverser la tendance et c’est là qu’on se projette dans l’avenir, pour non seulement travailler à récupérer ce qui est dégradé, mais aussi à renverser la tendance de la dégradation » estime M. Kuela.

Pour la première campagne, 5314 hectares de terres ont été récupérés grâce à la technique des cordons pierreux. « Les techniques utilisées ne sont pas si particulières. Ce sont des techniques qui existaient. Il s’agit des cordons pierreux. La petite particularité c’est que ce sont des cordons pierreux trois pierres », explique M. Kuela, expert en Maitrise d’ouvrage et changement climatique. La technique employée conjugue également la réalisation de digues et diguettes, ainsi que la végétalisation des ouvrages antiérosifs réalisés. D’où un volet agroforesterie : environ 50 000 plans, toutes espèces confondues, ont été mis en terre pour la campagne 2014.

Le premier projet sur le changement climatique au niveau local

Renforcement de capacité, aménagements physiques, agroforesterie, autant de composante d’un projet, assez particulier, dans lequel les populations sont les premiers acteurs.

« La particularité de ce projet, explique M. Kuela, est de combiner plusieurs approches. » Le projet Changement climatique du PDA n’est pas en effet le premier projet sur les changements climatiques au Burkina. On trouve des projets de récupération des terres dégradées, des projets de valorisation de l’agroforesterie, ou encore des projets qui concernent uniquement le renforcement de capacités des populations en matière d’adaptation aux changements climatiques. « Mais, relève Jean-Michel Kuela, au sein du projet EKF ces trois volets sont combinés en un seul. » De plus, « c’est le premier projet au Burkina qui travaille sur le changement climatique au niveau local », souligne-t-il.

Le projet s’est donné pour objectif d’améliorer la capacité d’adaptation aux changements climatiques de la population locale. Ce qui ne va pas sans difficultés. Notamment, explique M. Poda, le coordonnateur du projet, « le problème fondamental auquel nous sommes confrontés, c’est le problème de l’orpaillage qui met en danger nos aménagements, parce que partout où les orpailleurs vont, ils creusent partout, ils fouillent partout. La disponibilité de la main d’œuvre pour pouvoir faire les aménagements fait défaut à cause de ce phénomène d’orpaillage qui attire une bonne partie de la population. »

Wednesday, 3 September 2014

Les fermes Songhaï au Bénin: une preuve par l’exemple que l’Afrique peut nourrir les Africains*

 Ce jeudi matin, 17 juillet 2014 sous une pluie qui tombe incessante, nous arrivons à Porto Novo. Au bord de l’eau, le gigantesque chantier de l’Assemblée nationale abandonné, suscite nos commentaires. Mais la capitale oubliée du Bénin abrite aussi un "site touristique" qui nous intéresse : un des 6 centres Songhaï consacré à l'agriculture bio. Vaste de 18 hectares, la ferme Songhaï de Porto Novo, que nous avions hâte de visiter, a tout d’un centre qui force l’admiration des touristes, un groupe de visiteurs croisant l’autre dans les allées de la ferme.

Au début de la visite de la ferme, sur un panneau central, une peinture indique le type d’agriculture pratiquée : une agriculture bio avec comme particularité, le système intégré.

Un panneau résumant les composantes du système intégré songhaï / Crédit photo: Pauline Roy
Un panneau résumant les composantes du système intégré songhaï / Crédit photo: Pauline Roy

Songhaï, du nom de l'ancien empire. Ici c'est un type d'agriculture qu'on a réussi à imposer qui fait ses preuves. C'est un empire agricole, avec ses différents sous-secteurs d’activités. De la production à la commercialisation en passant par la transformation, différentes unités dépendent ici l'une de l'autre. Ou plus exactement, chaque unité est utile à l'autre pour faire un cycle de production. L’essence même d’un système agricole biologique qui se fonde sur le recyclage et la valorisation des déchets. « Le système intégré permet de tirer un profit économique de ce qui paraît des déchets inutiles » a résumé notre ami Carlos, un employé du centre.

Notre guide, malgré la fatigue, maîtrise son schéma. Le temps que la pluie, qui par moment surprend et verse de grosses gouttes d’eau, permette de continuer la visite, nous discutons, curieux devant des fours traditionnels qui servent à la pasteurisation des produits de la ferme. A côté, dans un four dont nous avons quelques minutes pour voir l’intérieur, quelques poulets accrochés. Mon amie se laisse tentée à faire des images, malgré l’insistance de notre guide qui doit refermer le four.

Plus loin, beaucoup de jeunes sortent d’une salle de restauration, où est servi un petit déjeuner. Des élèves en formation, nous explique notre guide. La formation est en effet l’une des activités majeures du centre et fait de Songhai une ferme-école. Chaque année, des centaines de jeunes viennent de divers pays se former aux métiers de l’agriculture, dans les filières végétale, animale et pisciculture.

Une forme moderne d'agriculture qui devrait inspirer

L’élevage, la pisciculture, la production de fruits, la culture de champignon, la fabrication du compost, production de l’énergie électrique au moyen du biogaz, autant d’activités qui font la chaîne et qui font l’objet d’une transmission de savoir.

Les arbres fruitiers et espaces de maraichage/ Crédit photo: Pauline Roy
Les arbres fruitiers et espaces de maraichage/ Crédit photo: Pauline Roy

Avec son système intégré, Songhaï est une ferme qui sert de modèle. Parti d’un hectare de terre octroyé par le Gouvernement béninois, la ferme Songhaï de Porto Novo a répandu son modèle sur d’autres localités au Bénin. Le système intégré de production est répliqué déjà dans des pays voisins comme le Nigeria et le Togo.

 

L'histoire du centre Songhaï est celle d'un dominicain d’origine africaine, le Frère Godfrey Nzamujo, qui fonde en 1985 l’ONG Songhai avec un groupe d’amis pour redonner une dignité à l’Afrique en privilégiant l’agriculture durable. Avec ses fermes comme terrain de pratique, SONGHAI est surtout un Centre de formation, de production, mais aussi de recherche en vue de développer une agriculture durable.

Presque trente ans après sa création, il est peut être temps que les gouvernements africains s’inspirent de ce modèle d’agriculture. Voilà à quoi devraient aussi servir nos terres qui échappent, hectare par hectare, aux populations locales pour devenir la propriété de grands exploitants, ou pour servir de terrains d’expérimentation pour des cultures OGM à l’issue incertaines. A une époque où l’Afrique est fragilisée pas l’insécurité alimentaire il n’y a pas mieux que des initiatives comme les fermes Songhai pour convaincre que agriculture bio va sauver l’Afrique. Il faut y croire et s’y mettre et désormais, l’Afrique pourra relever la tête comme l’affiche en slogan le centre Songhai.

*Ce billet est publié en hommage à Florie Esther PINGOUD qui, une semaine après que nous avons, avec Jean Willemin et Pauline Roy, visité ce centre, a rejoint les étoiles suite au crash de l’avion qui la ramenait en Suisse !

Tuesday, 26 August 2014

Manni: l’agriculture familiale menacée par la rareté des terres

 A Manni, commune rurale dans la Gnagna, les terres deviennent rares et chères. Face à la ruée vers les parcelles à usage d'habitation ou commerciale, véritable nouveau business, les terres cultivables se réduisent comme une peau de chagrin.

Mardi 26 Aout. Ce matin, je dois à prendre le car pour retourner à Ouagadougou, après un séjour de deux jours dans mon village natal, Manni. Une amie me conduit à la gare. Elle doit continuer à Bogandé, chef-lieu de la province, pour une audience au palais de la justice. Elle a été convoquée pour le délibéré dans une affaire de terre qui oppose sa famille à une autre famille. Une affaire assez traditionnelle dans laquelle un autochtone prête ou donne (c'est selon les versions des parties au litige) une portion de terre à un "étranger". Des années après, et cette fois parce que la terre a acquis une valeur autre qu'agricole, la justice s'en mêle.

Des affaires de ce genre, le palais de justice de Bogandé en connait assez. Et ce, depuis, que la terre a subitement pris une valeur inestimable, monnayable. Ce que cache une telle évolution étonnante, c’est une menace pour l’agriculture familiale, la seule que connait cette localité depuis des siècles et qui pourrait disparaitre.

Les habitudes ont changé depuis le dernier lotissement intervenu en 2006. Ce fut le début de la rareté des terres dans ce département. Dans ma propre famille, nous disposions de terres autour de nous que mon père, avec l'accord du chef de terre, distribuait aux étrangers qui venaient s’installer. Une portion pour usage d’habitation et une pour cultiver. C’était un peu pareil pour tous les autochtones qui disposaient de vastes terres pour l’agriculture familiale.

A Manni, l’agriculture familiale a un visage féminin

Aujourd’hui, les seules terres sur lesquelles ma famille peut cultiver, se limitent aux parcelles non encore mises en valeurs par leurs propriétaires. Peut-être le prix à payer pour qu’un village se développe. Sauf qu’à Manni, même les terres situées dans les zones non encore loties, font l’objet d’une véritable ruée vers l’or. Les quelques paysans qui tiennent toujours à vivre de l'agriculture n'ont pas autre choix que de "s'exiler" et de partir  loin de la ville en devenir qu'est Manni.

Les champs, en cette saisons pluvieuses se sont considérablement réduites, par rapport à leur étendue d’il y a 5 ans. Il y a fort à parier que l’année prochaine des familles perdent encore les seules terres sur lesquelles elles cultivaient et abandonnent cette activité. Déjà, les agriculteurs se comptent depuis peu du bout des doigts, l’orpaillage étant la principale activité qui occupe la jeunesse.

Seule encore les femmes essaient de tirer leur revenu de l’agriculture. Dans cette partie du Burkina comme ailleurs, l'agriculture a incontestablement un visage féminin. Et pour elles, il faut prendre au sérieux cette guerre de terres et sauver l’agriculture familiale.