Saturday, 2 January 2016

Ceux pour qui l'or ne brille pas*

En quelques années, le Burkina Faso s’est hissé au 4e rang des pays africains producteurs d’or. Depuis 2008, l’or dope l’économie de ce petit pays sahélien. Mais le pays reste l’un des plus pauvres, un paradoxe saisissant dans les localités minières. A l’ombre des industries minières, la pauvreté persiste dans les villages malgré quelques réalisations sociales. L’or ne brille pas pour tous les Burkinabè.


Kalsaka, au Nord-Ouest du Burkina Faso. Dans cette bourgade distante de 150 Km de la capitale, 50 000 âmes dorment sur une mine d’or. La mine d’or de Kalsaka, exploitée par Amara mining Plc. Cette compagnie britannique extrayait un gisement estimé à 20 tonnes de réserve. Aujourd’hui, la société arrête ses activités. Mais à Kalsaka, presque rien n’a changé dans la vie des populations.
 

Des agriculteurs inquiets pour l’avenir

En 2006, à l’inauguration de la mine, les espoirs étaient immenses. Aujourd’hui les populations de Kalsaka déchantent. Ils sont préoccupés par l’avenir de leurs activités traditionnelles, durement touchées. Comme l’agriculture.
Les Sawadogo sont une famille autochtone de Kalsaka. La fratrie a vu s’implanter la mine en 2006. Ils ont dû céder leurs terres à la société, contre une indemnisation, pendant les cinq premières années. Chef d’une famille de 31 personnes, Sawadogo Kogda a perçu pendant sept ans, 437 000 francs par an pour ses terres, récupérées pour des logements.

La mine a continué ses activités jusqu’en 2014. « Nous avons reçu de l’argent pendant cinq ans, quelques-uns pendant sept ans. Mais ces sommes ne pourront pas remplacer nos terres, qui appartiennent à plusieurs générations », explique Salam. La société a consenti finalement, en décembre 2014, à verser une dernière tranche d’indemnité. Malgré tout, l’avenir pour ces agriculteurs reste sombre. « Nous ne sommes pas sûrs que nous pouvons reprendre encore nos terres après le départ de la mine. Il sera impossible d’y pratiquer encore l’agriculture » s’alarme Sawadogo Salam. 

Dans la longue attende d'un emploi

Essakane. Une localité du Sahel. Elle abrite la plus grande mine du Burkina, exploitée par Essakane SA, propriété de la compagnie canadienne IAM Gold. La mine est implantée sur un ancien site d’orpaillage devenu un village.

Relogés à 10 km de la mine grâce à la société minière, les villageois ont pour la plupart abandonné l’orpaillage et dépendent plus de la société minière.

Aboubacar Soumana, ex-conseiller municipal d'Essakane. Ph. Maria R

En plus d’avoir relogé plus d’un millier de personnes, la société a beaucoup investi dans les infrastructures. Pourtant, commente Aboubacar Soumana, un ex-conseiller municipal: « Il y a des infrastructures, mais le niveau de vie a baissé et la dépendance vis-à-vis de la mine s’est accrue. » Notamment en matière d’emplois.  


Hama Maiga est un ancien orpailleur à Essakane. Un des plus chanceux, embauché quelques fois à la mine. Pour ce jeune retombé dans le chômage, comme pour beaucoup d’autres jeunes de ce village, la longue attente d’un emploi à la mine vire au désespoir.

Pour les populations locales, le chemin de l’emploi passe par la formation. Mais, selon les compagnies, former les jeunes n’oblige pas à les employer. « C’est vrai qu’ils nous ont on formé, mais que vaut une formation si c’est pour revenir chômer ici ? » s’interroge une fille de la localité, formée à la conduite des gros engins. 

Au-delà des chiffres

En fin décembre 2012 on estimait à 5715 le nombre emplois permanents créés par les compagnies minières au Burkina Faso. Le nombre de nationaux était de 3 795, soit 73,2% du total des employés permanents.

Le salaire moyen d'un employé ouvrier d’une société minière comme la Société des mines de Bélahourou (SMB), selon la direction, est de 545 000 FCFA et un cadre moyen touche à peu près 2 000 000 FCFA.

On estime à 33 tonnes la quantité d’or fin produit au Burkina en 2013. Pour la même année, l’extraction minière a apporté 184,95 milliards à l’État, en terme de taxes, et contribué à 9% au produit intérieur brut. Au même moment, le niveau de vie des Burkinabè n’a pas vraiment évolué. Le pays oscille aux dernières places du classement du PNUD, pour l’indice de développement humain.


En janvier 2014, l’ex-ministre des mines, Lamoussa Salif Kaboré, déclarait : « Au-delà de ces chiffres, il faut noter que des débats ont cours sur l’équité de la répartition des retombées de l’exploitation minière. […] L’enjeu pour l’Etat burkinabè réside dans la définition d’une politique minière qui prenne en compte d’une part, les intérêts des investisseurs et les risques qu’ils encourent et d’autre part, les intérêts du pays et des régions qui abritent les mines et les risques encourus. »

Kalsaka illustre, parmi une dizaine de mines du pays, le paradoxe d'un pays riche en ressources minières, et dont les habitants sont restés pauvres. A quand la fin de cette injustice, pour que l’or brille enfin pour tous les Burkinabè ?   

Sunday, 7 June 2015

Dans le Sud-Ouest du Burkina, les paysans se mobilisent pour récupérer des terres dégradées

 

5314 hectares de terres récupérées au cours de la campagne 2014. Le résultat d’un projet d’adaptation aux changements climatiques, mis en œuvre dans la région du Sud-Ouest du Burkina par la coopération allemande, à travers le programme développement de l’agriculture (PDA).

La région du Sud ouest du Burkina. On estime à 16,533 km2, la superficie totale de cette partie du Burkina Faso, une superficie partagée par 620 767 habitants, indique le recensement générale de la population effectuée en 2006. Selon les projections basées sur un taux de croissance de 2.5%, la région compte 795 549 en 2015. La majorité de la population est rurale, (89), et l’agriculture dans cette partie du Burkina est la principale source de revenu pour les populations.

Ici se met en œuvre un projet d’adaptation aux changements climatiques et qui mobilise les paysans pour la récupération de terres de plus en plus dégradées. L’impact des changements climatiques dans la région est perceptible par les agriculteurs qui manquent de plus en plus de terres cultivables. La prise de conscience des effets des changements climatiques est facilitée par les actions de sensibilisation et de renforcement des capacités, mises en œuvre par l’équipe du projet EKF.

« Nous utilisons beaucoup l’approche du théâtre-forum pour amener les populations à connaître et comprendre le changement climatique ainsi que leurs responsabilité » explique M. Cissé, ingénieur de Conception en vulgarisation agricole et chargé du volet renforcement des capacités pour le projet. Par la même approches, les populations sont formées aussi aux bonnes pratiques d’adaptation aux changements climatiques. 5000 personnes ont déjà été touchées en terme de connaissance sur les changements climatiques, selon M. Cissé.


Des femmes d’un village dans le Sud-Ouest, en travaux de construction d’un cordon pierreux. © Cissé.
Dans un village dans le Sud-Ouest, des femmes en pleine construction d’un cordon pierreux. © Cissé.

Une technique pas si nouvelle

Le projet est né du constat que l’état de dégradation des terres, est très avancé dans la région du Sud-Ouest. Les chiffres de l’état de l’environnement du Burkina Faso en son temps, font état d’environ 200 mille hectares de terres qui se dégradent en moyenne par an dans cette région où la population, en majorité rurale, vit essentiellement de l’agriculture. Cette population connaît aussi une forte croissance démographique, avec un taux d’accroissement naturel d’au moins 2,5%, selon les chiffres du recensement de 2006. « La population s’accroit, les superficies n’augmentent pas. Au contraire, les terres se dégradent et les superficies exploitables se raréfient», rappelle M. Cissé. Tout le problème de la dégradation des terres se trouve dans cette réalité. Dans cette partie du Burkina, pourtant pas des moins nantie en pluviométrie, le couvert végétal se dégrade beaucoup. « La prospection a permis de noter que ces 15 dernières années, 60% de la couverture végétale est perdue au sud ouest », en raison notamment de l’orpaillage et de l’exploitation du bois de chauffe pour la préparation de la bière de mil, explique Jean-Michel Kuela, expert Maitrise d’ouvrage et Changement climatique, ingénieur du développement rural, chargé également du volet renforcement de capacité.

Pour les animateurs du projet, choisir d’agir dans la récupération des terres relève non seulement d’une urgence, mais aussi d’une anticipation. Anticipation parce qu’à travers la dégradation des terres, ce sont des moyens de subsistance qui sont perdus et ce sont même les possibilités d’existence qui sont menacées. « Il faut travailler à inverser la tendance et c’est là qu’on se projette dans l’avenir, pour non seulement travailler à récupérer ce qui est dégradé, mais aussi à renverser la tendance de la dégradation » estime M. Kuela.

Pour la première campagne, 5314 hectares de terres ont été récupérés grâce à la technique des cordons pierreux. « Les techniques utilisées ne sont pas si particulières. Ce sont des techniques qui existaient. Il s’agit des cordons pierreux. La petite particularité c’est que ce sont des cordons pierreux trois pierres », explique M. Kuela, expert en Maitrise d’ouvrage et changement climatique. La technique employée conjugue également la réalisation de digues et diguettes, ainsi que la végétalisation des ouvrages antiérosifs réalisés. D’où un volet agroforesterie : environ 50 000 plans, toutes espèces confondues, ont été mis en terre pour la campagne 2014.

Le premier projet sur le changement climatique au niveau local

Renforcement de capacité, aménagements physiques, agroforesterie, autant de composante d’un projet, assez particulier, dans lequel les populations sont les premiers acteurs.

« La particularité de ce projet, explique M. Kuela, est de combiner plusieurs approches. » Le projet Changement climatique du PDA n’est pas en effet le premier projet sur les changements climatiques au Burkina. On trouve des projets de récupération des terres dégradées, des projets de valorisation de l’agroforesterie, ou encore des projets qui concernent uniquement le renforcement de capacités des populations en matière d’adaptation aux changements climatiques. « Mais, relève Jean-Michel Kuela, au sein du projet EKF ces trois volets sont combinés en un seul. » De plus, « c’est le premier projet au Burkina qui travaille sur le changement climatique au niveau local », souligne-t-il.

Le projet s’est donné pour objectif d’améliorer la capacité d’adaptation aux changements climatiques de la population locale. Ce qui ne va pas sans difficultés. Notamment, explique M. Poda, le coordonnateur du projet, « le problème fondamental auquel nous sommes confrontés, c’est le problème de l’orpaillage qui met en danger nos aménagements, parce que partout où les orpailleurs vont, ils creusent partout, ils fouillent partout. La disponibilité de la main d’œuvre pour pouvoir faire les aménagements fait défaut à cause de ce phénomène d’orpaillage qui attire une bonne partie de la population. »

Wednesday, 3 September 2014

Les fermes Songhaï au Bénin: une preuve par l’exemple que l’Afrique peut nourrir les Africains*

 Ce jeudi matin, 17 juillet 2014 sous une pluie qui tombe incessante, nous arrivons à Porto Novo. Au bord de l’eau, le gigantesque chantier de l’Assemblée nationale abandonné, suscite nos commentaires. Mais la capitale oubliée du Bénin abrite aussi un "site touristique" qui nous intéresse : un des 6 centres Songhaï consacré à l'agriculture bio. Vaste de 18 hectares, la ferme Songhaï de Porto Novo, que nous avions hâte de visiter, a tout d’un centre qui force l’admiration des touristes, un groupe de visiteurs croisant l’autre dans les allées de la ferme.

Au début de la visite de la ferme, sur un panneau central, une peinture indique le type d’agriculture pratiquée : une agriculture bio avec comme particularité, le système intégré.

Un panneau résumant les composantes du système intégré songhaï / Crédit photo: Pauline Roy
Un panneau résumant les composantes du système intégré songhaï / Crédit photo: Pauline Roy

Songhaï, du nom de l'ancien empire. Ici c'est un type d'agriculture qu'on a réussi à imposer qui fait ses preuves. C'est un empire agricole, avec ses différents sous-secteurs d’activités. De la production à la commercialisation en passant par la transformation, différentes unités dépendent ici l'une de l'autre. Ou plus exactement, chaque unité est utile à l'autre pour faire un cycle de production. L’essence même d’un système agricole biologique qui se fonde sur le recyclage et la valorisation des déchets. « Le système intégré permet de tirer un profit économique de ce qui paraît des déchets inutiles » a résumé notre ami Carlos, un employé du centre.

Notre guide, malgré la fatigue, maîtrise son schéma. Le temps que la pluie, qui par moment surprend et verse de grosses gouttes d’eau, permette de continuer la visite, nous discutons, curieux devant des fours traditionnels qui servent à la pasteurisation des produits de la ferme. A côté, dans un four dont nous avons quelques minutes pour voir l’intérieur, quelques poulets accrochés. Mon amie se laisse tentée à faire des images, malgré l’insistance de notre guide qui doit refermer le four.

Plus loin, beaucoup de jeunes sortent d’une salle de restauration, où est servi un petit déjeuner. Des élèves en formation, nous explique notre guide. La formation est en effet l’une des activités majeures du centre et fait de Songhai une ferme-école. Chaque année, des centaines de jeunes viennent de divers pays se former aux métiers de l’agriculture, dans les filières végétale, animale et pisciculture.

Une forme moderne d'agriculture qui devrait inspirer

L’élevage, la pisciculture, la production de fruits, la culture de champignon, la fabrication du compost, production de l’énergie électrique au moyen du biogaz, autant d’activités qui font la chaîne et qui font l’objet d’une transmission de savoir.

Les arbres fruitiers et espaces de maraichage/ Crédit photo: Pauline Roy
Les arbres fruitiers et espaces de maraichage/ Crédit photo: Pauline Roy

Avec son système intégré, Songhaï est une ferme qui sert de modèle. Parti d’un hectare de terre octroyé par le Gouvernement béninois, la ferme Songhaï de Porto Novo a répandu son modèle sur d’autres localités au Bénin. Le système intégré de production est répliqué déjà dans des pays voisins comme le Nigeria et le Togo.

 

L'histoire du centre Songhaï est celle d'un dominicain d’origine africaine, le Frère Godfrey Nzamujo, qui fonde en 1985 l’ONG Songhai avec un groupe d’amis pour redonner une dignité à l’Afrique en privilégiant l’agriculture durable. Avec ses fermes comme terrain de pratique, SONGHAI est surtout un Centre de formation, de production, mais aussi de recherche en vue de développer une agriculture durable.

Presque trente ans après sa création, il est peut être temps que les gouvernements africains s’inspirent de ce modèle d’agriculture. Voilà à quoi devraient aussi servir nos terres qui échappent, hectare par hectare, aux populations locales pour devenir la propriété de grands exploitants, ou pour servir de terrains d’expérimentation pour des cultures OGM à l’issue incertaines. A une époque où l’Afrique est fragilisée pas l’insécurité alimentaire il n’y a pas mieux que des initiatives comme les fermes Songhai pour convaincre que agriculture bio va sauver l’Afrique. Il faut y croire et s’y mettre et désormais, l’Afrique pourra relever la tête comme l’affiche en slogan le centre Songhai.

*Ce billet est publié en hommage à Florie Esther PINGOUD qui, une semaine après que nous avons, avec Jean Willemin et Pauline Roy, visité ce centre, a rejoint les étoiles suite au crash de l’avion qui la ramenait en Suisse !